COLLECTION ETHER

La Chance présente le travail de Bernal & Semerciyan. Ether, leur première collection éditée, réunit cinq pièces — sofa, fauteuil, miroir en pied et un miroir mural — présentées le 19 octobre 2026 à la galerie La Chance, rue de Richelieu.

Sur les quatres pièces, il n’y a pas un seul angle vif. Partout où deux faces se rencontrent, l’arête a été coupée, et la coupe a créé une face de plus. Ici un chanfrein étroit le long d’un montant ; là un pan entier, qui incline la joue du fauteuil. Le même geste, répété à toutes les échelles, jusqu’à la silhouette des meubles eux-mêmes.

Ces coupes ne sont pas un décor appliqué sur le meuble. Elles sont ce qui lui donne sa forme, et ce qui le tient. C’est tout le principe d’Ether — et il ne vient pas du mobilier, mais de l’architecture.

La Chance – ETHER – armchair and sofa. ©Paul Lackner

L’idée a une adresse. En 1919, Frank Lloyd Wright construit à Los Angeles, pour Aline Barnsdall, la maison qu’on appellera Hollyhock House. La rose trémière du jardin — hollyhock — y est réduite à une figure géométrique : une superposition de plans inclinés. Wright ne la dessine pas une fois, il la décline — la frise de béton moulé, les vitraux, le dossier des sièges, la silhouette du bâtiment. Le motif change d’échelle sans changer d’identité, et c’est en changeant d’échelle qu’il cesse d’être un décor : à la dimension de la frise il ornemente, à celle du mur il construit. Rien n’a été ajouté.

Hollylock house. ©Natalie James / NJ IN LA

Le brief remis à Bernal & Semerciyan partait de ce constat. Une maison entière peut naître d’une seule figure ; un meuble le peut aussi. Depuis un siècle, le meuble contemporain traite l’ornement comme un supplément, applicable à une forme déjà résolue. L’architecture monumentale est le dernier endroit où cette séparation ne tient pas. Ether transpose cela à l’échelle du meuble.

Hollylock house. ©Natalie James / NJ IN LA

Hollylock house. ©La Chance

Le studio Bernal & Semerciyan a conduit la recherche jusqu’à Dornach, en Suisse. Rudolf Steiner y a bâti le centre de l’anthroposophie, et il a donné à l’édifice principal le nom de Goetheanum, d’après Goethe, dont il se réclamait. Le bâtiment devait faire la démonstration d’une idée : une architecture où le tout et le moindre détail obéissent à la même loi, et où rien n’est ajouté après coup.

Le premier Goetheanum, en bois, brûle dans la nuit du 31 décembre 1922. Steiner en dessine aussitôt le remplacement, coulé en béton et achevé en 1928, trois ans après sa mort : un volume entièrement facetté, sans un angle droit, modelé comme une pierre taillée, et l’un des premiers bâtiments à laisser le béton apparent. Ses ateliers produisent dès les années 1920 un mobilier en bouleau aux angles coupés et aux arêtes chanfreinées, que l’histoire de l’art allemande range sous le terme de Möbelkunst — l’art du meuble.

Goetheanum. ©Thibaud Poirier

Wright et Steiner ne se sont jamais rencontrés. Ils ont pourtant le même maître à penser, et c’est un poète. En 1790, Goethe publie la Métamorphose des plantes, où il avance une idée qui traversera tout le XIXe siècle : dans une plante, la feuille, le pétale et l’étamine ne sont pas trois organes différents, mais un seul, saisi à trois moments de sa transformation. La plante entière tient dans une forme unique qui ne cesse de changer de rôle et de taille.

Deux siècles plus tard, la science a donné un nom à cette intuition : la fractale. Une fougère dont chaque fronde reproduit la fougère entière, la ramification d’un arbre, le dessin d’une côte — la nature construit en répétant la même figure d’une échelle à l’autre. Goethe l’avait vu sans le calculer.

C’est exactement ce que fait Wright avec sa rose trémière de béton, et Steiner avec son bâtiment taillé. C’est aussi ce que font Bernal & Semerciyan : un seul angle coupé, qui devient tour à tour le chanfrein d’une arête, la joue d’un fauteuil et la silhouette d’un miroir.

Reste le nom. Chez Steiner, l’éther est la force invisible qui accompagne une forme d’un état à l’autre sans jamais la laisser devenir autre chose. Bien avant lui, chez les Grecs, l’éther était le cinquième élément, la matière dont on croyait le ciel fait — la seule qui ne s’altère pas. Ether : ce qui change de forme sans changer de nature.

Goetheanum. ©Thibaud Poirier

Une seule règle : aucun angle n’est laissé vif. Chaque arête est coupée, et la coupe devient une face. Le fauteuil a les joues déversées, qui penchent au lieu de monter d’aplomb. L’enfilade est un volume aux quatre angles coupés en diagonale, avec un chanfrein filant sur toute la longueur du plateau. Le dossier du sofa est une façade et non un envers : il est aussi fait pour être vu de dos, au milieu d’une pièce. Il n’est pas une fonction, mais un objet sculptural complet.

La Chance – ETHER collection. ©Paul Lackner

Les deux miroirs disent la règle plus clairement que tout le reste : ce sont des hexagones, c’est-à-dire des rectangles dont on a coupé les angles. Même forme pour les deux, proportions différentes — l’un monte à hauteur d’homme, l’autre est plus ramassé. Côte à côte, ils montrent en une seconde ce que fait la collection : la figure change de taille, elle ne change pas de nature. Ce qui décore et ce qui tient sont une même chose.

La Chance – ETHER – wall mirror. ©Paul Lackner

L’orme a été retenu pour son maillé large, qui supporte la coupe et la révèle. Les volumes ne sont pas creusés dans la masse : ils sont bâtis, en épaisseurs de bois assemblées, et rien de ces assemblages n’est dissimulé. Le bois est débité sur quartier, sur dosse et de bout selon les faces : une même pièce présente trois lectures de la même matière. Les coupes sont d’onglet, et un joint creux sépare les plans — non pour masquer un jeu, mais pour dessiner l’ombre. La finition du bois met en valeur le motif de chaque coupe et la richesse de chaque angle.

 

La Chance – ETHER collection. ©Paul Lackner

Le bois est taillé ; le reste ne l’est pas. Le fauteuil reçoit un cuir pleine fleur full aniline, le sofa un velours de mohair Nobilis dans un ton sombre, et l’un comme l’autre sont donnés en excès, posés sans tension. La matière retombe, fait ses plis, bouge avec l’usage. Rien n’y est tendu ni serré : ni passepoil, ni couture apparente, ni grain imprimé. C’est la part vivante de la collection, celle qui tient au milieu de la sculpture et la rend quotidienne. Les coussins sont fixés mais doivent paraître libres, simplement encadrés par cette structure sculpturale et protectrice.

Collection ETHER

Designer :
Bernal & Smerciyan

Exposition : Galerie La Chance – 60, rue de Richelieu 75002 Paris

Date : du 19 au 23 octobre 2026

 

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